Artistes
Retour
CUTOLO Anne-Marie



Biographie

Anna Maria Cutolo (Anne Marie en est le nom francisé par commodité de prononciation).
Née en 1960, dans le sud de l'Italie. Enfance à Pompéi jusqu'à l'âge de huit ans.

Début des années 80, à la recherche de ses propres techniques, peint son environnement, réalise des autoportraits (crayon, fusain, gouache)

Consciente de la faille entre la perception et l'objet, entre l'oeil et la main, délaisse progressivement le sujet, fragmente l'image.

Fin des années 90, série de "portraits sans miroir".
Recouvre ses anciennes toiles : une vie en sommeil entre deux couches de peinture, série de peintures entre abstraction et figuration.

Depuis les années 2000, création des éditions "l'un vers l'autre" : réalisation de livres d'artistes avec Fabien Claude.
Travail en parallèle sur les catalogues de mode et de lingerie, catalogues détournés par la peinture.

A partir de 2003 : glissement de l'abstraction vers une nécessité de figuration pour travailler sur le corps et le visage ; série des "Mater", "Enfance", "Madone", "Pietà", "Ange déchu", "Vanité" ...; un travail sur la frontière entre le sacré et le profane, la résurgence des mythes dans le travail de peinture.

A travers des personnages quasiment fantomatiques - réduits parfois à des vanités - Anne-Marie Cutolo demeure à la recherche du dernier cri de la terre. Un cri visuel expectoré du continent du vivant, au bout du monde, d'une vie épurée en un lieu de limbe souligné par les couleurs tendres et froides qui deviennent une métaphore fascinante engrossée de prestiges passés et de nostalgies. De telles figurations alimentent la rhétorique de l'introversion. Et bien que tout semble avoir été dit ou montré du voyage intérieur de l'être, sur son errance à la recherche de son âme, sur l'immobile aventure de qui ne vise nul ailleurs que soi-même l'artiste prouve qu'il existe encore beaucoup à dire et à montrer.

Anne-Marie Cutolo colonise les lointains les plus proches et intimes en trouvant les formes, les couleurs, les figurations (abstraites ou non) permettant d'ouvrir le passage plutôt que de rôder infiniment sur des contours ou des surfaces. Surgit la spirale d'un désir complexe où éros et thanatos relient leur étreinte. Sans doute les amarres du réel sont-elles larguées. Ce qui retenait les images aux spectacles du monde et aux certitudes se métamorphose en ce qui tient d'un surréalisme neuf. La peinture est allégée de toute adhérence à l'ordre commun du perceptible et de toute adhésion aux codes de causalités. L'artiste s'oriente de plus en plus vers un détachement qui lie cependant au tréfonds de l'être afin de donner le "ton" à ses abstractions et ses figurations dont les éléments deviennent des symboles. Le paysage surgit tel un cosmos particulier, subtilement travaillé de mouvements. Ils témoignent d'une magie picturale et d'une antériorité infinie. Tout ce qui méritait d'être vécu le fut et illumine les oeuvres. A leur présence absolue et à l'obscurité confuse la peinture accorde sa lumière.

La présence qui illumine chaque toile ne peut cependant réchauffer. L'oeuvre devient hyperboréenne. Néanmoins elle n'est pas glacée : s'y agite de mouvements aux abords d'un minuit polaire où le soleil est de givre. Il faut au regardeur repartir de cette mort, de cette abolition pour renaître en surgissant de la ténèbre, du silence et du froid. Ce sont là les points cardinaux à partir desquels l'oeuvre d'Anne-Marie s'édifie et s'enclot. C'est là son "templum". Nulle divinité ne hante la précarité de l'existence. Se retrouve sur ses rives nos "vanités". La maîtresse des formes et des couleurs en transforme la carène et n'enlise jamais dans des piétinements visuels. L'image est une poursuite de la vie dont la musique de désir inaudible est traduite par les mouvements des formes dans ce voyage au commencement vers la terre ultime. Ce voyage est entrepris pas l'artiste depuis si longtemps. Une telle démarche indispensable de conquête procède de mouvements de retour et de repli mais sans la défaite comme seul gain. Restent des fastes, des tumultes et de possibles horizons.

L'artiste laisse s'épandre un fleuve agité de mouvements en lutte contre le sentiment accablant de la mort. L'énergie est là. On ne sait rien que son acharnement. Mais il est vital. Si le lieu de l'âme ne se laisse jamais contourner ni investir c'est parce que dans un incessant mouvement de flux et de reflux un sens surgit vers la toile sans jamais s'y tenir. Il n'existe pas de plus belle traduction de l'existence. La peintre laisse jaillir ses floraisons de signifiances : l'amour fait surface mais en même temps il semble pris dans le risque d'être balayé. Tout néanmoins progresse dans cette désespérante aventure existentielle et esthétique. Jamais amorphe la peinture reste le lieu des métamorphoses les plus paradoxalement séduisantes. Au delà du sentiment de tragique surgit une vérité en perpétuelle implosion. Anne-Marie Cutolo refuse de limiter le monde à la dentelle noire de ses côtes travaillées par la tempête. Elle les éblouit de lumière. Les formes qui se dissolvent deviennent autant de puits sans fond ouverts dans la mémoire des désirs.


Jean-Paul Gavard-Perret